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| Le Champollion des mouches mineuses, 2024, gravure sur pierre, ©guillaume pinard |
Texte publié sur le site de la revue en ligne TINA
Il était une fois les mouches mineuses, des diptères qui se développaient dans les feuilles des végétaux.
Il était une fois une mouche mineuse singulière, d’une espèce particulière.
Il
était une fois une mouche mineuse femelle de l’espèce Chromatomyia
syngenesiae qui volait autour d’une herbe de Saint-Jacques ; cette
mouche aimait toutes les Astéracées.
Il était une fois un
comportement de mineuse, celui des Agromyzidae, famille à laquelle
appartenait notre mouche, une famille apparue il y a 110 millions
d’années, issue d’une longue évolution amorcée 140 millions d’années
auparavant.
Il était une fois un comportement de mineuse vieux de 300
millions d’années, mais adopté par les diptères au Crétacé, une période
mieux connue pour l’explosion des fleurs et de leur diversité.
Il
était donc une fois des fleurs et des mouches qui s’étaient rencontrées,
avaient négocié leur relation et y avaient survécu jusqu’à aujourd’hui.
Reprenons !
Il était une fois une mouche qui volait autour d’une herbe de Saint-Jacques.
Pour
être précis, nous devons signaler ici que cette mouche ne volait pas
vraiment, ou pas exactement comme nous avons l’habitude de nous le
représenter. Imaginez seulement la corpulence de notre personnage plongé
dans une puissante masse d’air. Une Agromyzidae pèse entre 0,2 et 1
milligramme et mesure entre 1 et 3 millimètres. À ce niveau de
miniaturisation, les forces physiques auxquelles son corps est confronté
sont titanesques. Voler est impossible, il faut nager. Là où un oiseau
s’appuierait sur les courants afin de régler sa portance, les ailes de
la mouche fonctionnent comme des nageoires qui s’activent d’avant en
arrière, en repoussant les flux, tout en utilisant les dépressions
produites par ses propres mouvements pour être propulsée. Cette
technique de vol lui permet d’entretenir une relation optimale avec la
viscosité de l’air et cette option aérodynamique explique sa grande
virtuosité ; une allégresse soutenue par deux balanciers, d’anciennes
ailes postérieures atrophiées, sortes de gyromètres capables de
contrôler et d’équilibrer ses cabrioles. À 200 battements d’ailes par
seconde, notre mouche peut évoluer, décoller ou atterrir dans toutes les
positions, faire du vol stationnaire, voler en arrière, faire des
piqués, virer à 180° en quelques millisecondes ; c’est une championne de
la voltige.
Cent dix millions d’années à danser au-dessus des feuilles d’Astéracées !
Comment
imaginer ces temps depuis l’observatoire mental d’une
pareille projection ? Faites l’expérience. Immédiatement le panorama
s’impose : une végétation tropicale encadre le premier plan où des peaux
écailleuses glissent lentement entre d’immenses fougères. De cette
masse végétale émergent des troncs de conifères colonisés par des
lichens et de la mousse. Sur l’un d’eux, une grosse libellule réchauffe
ses ailes. Plus loin, dans une plaine, au cœur de ce tableau, quatre
tricératops, deux stégosaures et un tyrannosaure structurent cette
composition comme les piliers d’un temple. Une meute de vélociraptors
galope entre les pattes de ces colosses. De la vapeur d’eau s’élève
au-dessus d’un lac où un diplodocus mastique un fagot de graminées. En
arrière-plan, un volcan crache de la fumée et des ptérodactyles animent
un ciel bleu égyptien, zébré de cumulus. Que vaut ce diorama et ses
décalcomanies dans cette épreuve cognitive ? Pas grand-chose et l’on est
désolé de découvrir encore ce genre d’illustration sur le bandeau des
sites de grandes institutions scientifiques.
Cependant, il faut être
juste, toute créature humaine fermant les yeux, forte des connaissances
qu’elle a engrangées au long de sa vie, est incapable de composer
l’image convenable de son monde. Trop de points de vue, d’échelles s’y
confrontent et glissent d’un pôle à l’autre, où chaque existence inerte
ou animée réclame son angle. C’est proprement impossible. Sans compter
que notre imagination est irrésistiblement portée par l’épopée, le grand
angle. Même au travers d’une loupe, nous dramatisons des interactions
biologiques sur un théâtre anthropocentré. Et puisque personne ne veut
de cette vermine pour gâcher son paysage mental, personne ne s’exerce
sérieusement à entendre le chant des mouches mineuses. Mais ici, nous
sommes des athlètes de la perception et nous cherchons le langage où
n’apparaît que l’organe. Nous sommes des amis de la mélodie et du
mouvement. Alors continuons !
Il était une fois une mouche mineuse à
la recherche d’une surface où pondre. Elle ciblait une feuille âgée,
moins productive, en perçait l’épiderme avec son ovipositeur rigide pour
enfouir un œuf dans cette plaie. Cette attaque avait pour avantages de
stimuler les défenses de l’Asteracée et de l’assainir. La blessure
favorisait aussi l’introduction de champignons propres à augmenter la
croissance de la plante. Puis, de l’œuf, une larve sortait. L’asticot
était maintenant prisonnier de la feuille, c’était son monde, dans le
mésophylle. Il baignait dans ce substrat, protégé des intempéries et de
la plupart des prédateurs. Il n’avait pas d’autre choix que de manger
cet habitat pour survivre, au risque de le détruire et de compromettre
sa croissance. Pour écarter ce risque, il augmentait le taux de
cytokinines de son hôte et ce surdosage en retardait la sénescence. À
l’automne, lorsque les végétaux venaient à faner, il n’était pas rare
d’observer des zones vertes maintenues par des bataillons de mineuses.
On parlait alors d’îlots verts. Il était une fois des îlots verts où des
larves de diptères calligraphiaient des caractères à la surface de
leurs écrins.
Cette signature était-elle confusément ancrée en elles
et leurs trajets guidés par un programme ? Si le langage consiste bien à
différer ses pulsions dévoratrices régressives et pulsionnelles pour
dévorer des significations plutôt que de la matière, il faut peut-être
imaginer ces créatures conjuguer la pulsion avec le signe. Envisageons
une étude scientifique ambitieuse qui aurait pour objet de collecter et
analyser tous les dessins produits par cette espèce : Chromatomyia
syngenesiae. Nous savons que chaque mineuse est déterminée par la
typologie de ses mines ; c’est même un moyen sûr de les identifier quand
on les accorde avec l’identité de leur hébergeur. Mais j’en appelle à
dépasser cette typologie grossière pour détecter les singularités dans
chaque catégorie et ordonnancer finement les sous-ensembles formés par
ces variations, afin de découvrir un groupe déterminé de graphes, une
série capable de structurer un alphabet. Je rêve le texte d’un mouvement
collectif où chaque lettre gravée par une mouche se développe
concomitamment aux autres, inconscient d’un grand récit en cours : un
énoncé organique, ses articulations, le langage d’une espèce, la poésie
des Agromysidae ; un ballet où chaque individu ressent l’écho de son
élan dans le mouvement de ses congénères. Il était une fois une larve de
mouche qui traçait la première lettre d’un alphabet secret.
Il était
une fois une larve de mouche qui minait son biotope. Au terme d’une
dizaine de jours et de trois mues, son tracé s’interrompait dans
l’empattement d’un puparium, son cocon, le cristallisoir de sa nymphose.
À ce stade, certaines Agromyzidae sortaient de leur mine pour opérer
cette mutation au sol, d’autres préféraient la surface de la feuille,
d’autres encore laissaient juste affleurer une partie de leur pupe en
dehors de la mine, mais notre Chromatomyia, casanière, exécutait toute
sa métamorphose à l’intérieur de son couloir. Lorsqu’elle naissait, il
lui fallait décalotter l’extrémité de son sarcophage, puis déchirer la
peau de son territoire afin d’expérimenter les qualités d’un nouveau
corps dans un nouveau monde. Et puisque le tracé de sa reptation
larvaire avait produit la première lettre d’une littérature ; ses vols
allaient miner l’espace en exaltant dans toutes les dimensions
l’expression de ce caractère. Et le récit dansé recommencerait. Notre
nouvelle mouche tourbillonnerait sa lettre avec ses sœurs et toutes les
leurs au-dessus d’un bosquet, jusqu’à ce que leur progéniture
consignent, par leurs gravures, la langue vivante de leur espèce ; un
texte interprété et imprimé depuis 110 millions d’années.
Il était une fois la belle histoire des Agromyzidae.
