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| © guillaume pinard |
Comme fond d'écran de mon smartphone, j'ai placé la photographie d'une guêpe prise dans mon jardin le 25 juillet 2025 à 13 h. Elle s'y trouve depuis plusieurs mois. Je la regarde souvent et elle continue de me stimuler. J'essaie ici de comprendre pourquoi.
Il faut que je commence avec un funeste préambule qui — pour évident qu'il paraisse — mérite tout de même d'être rappelé afin de dresser le décor de ma méditation. Sur les milliers d'arthropodes photographiés à ce jour, il y a très peu de sujets observés encore vivants. Si j'excepte les modèles des derniers jours et quelques araignées1, cette collection d'images est un cimetière, et cette guêpe ne fait pas exception. Fût-ce de vieillesse, elle est aujourd'hui bel et bien morte.
Un mot sur cette guêpe. C'est une guêpe solitaire. Elle ne vit pas en colonie. Floricole, elle butine diverses fleurs. Lorsque la femelle est fécondée, elle fabrique un nid avec de la terre dans lequel elle enferme une proie vivante — une chenille, une araignée — sur laquelle elle pond afin que sa progéniture s'en nourrisse à sa naissance. Ses nids peuvent contenir plusieurs proies et plusieurs œufs. Ces ouvrages remarquables, modelés en terre avec sa salive, lui ont valu le nom commun de guêpe potière ou de guêpe maçonne.
Sur mon image, il s'agit sûrement d'un mâle d'Eumenes papillarius. Le genre Eumenes, dans cette détermination binominale, ne fait pas l'ombre d'un doute, mais la caractérisation de l'espèce papillarius à partir des seules photographies est soumise à caution. J'hésite aussi à affirmer son sexe, car je ne parviens pas à compter ses articles antennaires : 12 pour la femelle et 13 pour le mâle, et je ne suis pas convaincu de la présence de 7 segments à son gastre plutôt que 6, autre critère de distinction entre les sexes. Contentons-nous dès lors d'une guêpe potière au sexe indéterminé.
La photographie a été prise face à un mur en béton devant lequel on voit un fil de fer galvanisé enrobé de plastique vert qui retient une branche de symphorine, un arbuste à la floraison discrète, mais mellifère et nectarifère.
L'image du téléphone est le deuxième recadrage d'une image au format paysage où l'on comprend mieux la situation de la prise de vue.
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| © guillaume pinard |
Je l'ai recadrée au format carré selon un protocole que j'applique à toutes mes photographies d'insectes afin de les classer dans un blog privé selon des normes taxinomiques.
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| © guillaume pinard |
L'écran du téléphone a ensuite imposé un format portrait à ce cadrage.
L'émotion suscitée par cette scène tient d'abord à l'impression de suspension de l'insecte au-dessus de la feuille. Dans les recadrages, on peut imaginer qu'elle en décolle tout juste, ou qu'elle s’apprête à s'y poser. Les pattes sont détendues comme si elle projetait son corps ou bien anticipait l'atterrissage. Pourtant, le cliché d'origine montre bien que ma prise de vue ciblait une des fleurs de la symphorine, au centre.
Une image antérieure le démontre. La photographie de la guêpe en plein repas était mon sujet, mais, en souhaitant multiplier les chances de réussir l'image, je l'ai doublée et la guêpe a bougé. L'hyménoptère attrapé en plein vol est dû au hasard.
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| © guillaume pinard |
Mon émotion va bien davantage vers les recadrages que vers l'image originale, et l'instant vécu lui-même semble exiger l'artificialité de cette composition pour se rappeler à moi.
De quoi est fait ce fond d'écran ? Il y a une figure centrale, très dessinée, figée dans un mouvement, dont l'intention demeure suspendue. Cette figure est placée dans une composition simple et quasi symétrique qui forme un visage et présente les éléments suffisants d'une scène : le fil de fer dit le jardin ; les fleurs et la feuille disent le contenu paysager nécessaire pour situer le monde de l'insecte. Les couleurs sont franches, lumineuses, et le tout repose sur un fond neutre. Cette formule épurée, très proche de ma manière de concevoir mes images peintes, offre une intensité adéquate à mon ethos. Je suis sensible aux émotions de faible, voire de très faible intensité. Un petit événement coincé dans cette grille me paraît pulser en boucle et indéfiniment comme un phénix de poche, et je peux l'observer sans usure comme la trotteuse d'une montre.
Finalement, la vitalité de cette guêpe potière n'est pas immortalisée par l'acte photographique et son « effet de réel », mais par l'image que révèle le recadrage, via cet acte qui fait mourir et renaître inlassablement son motif et l'énoncé qu'il porte. Il maintient son existence dans l'espace intermédiaire du langage et de la forme. Grâce au geste du recadrage, à cette image inventée dans la photographie, cette guêpe potière existe désormais et pour toujours comme un idéogramme. Elle est simultanément l'insecte particulier croisé le vendredi 25 juillet 2025 à 13 h et son archétype : la mortelle et l'immortelle, le référent et le modèle, une figure composite, entre chair et signe, qui perpétue mon attention et ma conversation avec elle.
1. La femelle Steatoda bipunctata qui loge dans mon atelier peut vivre trois ans, et elle y est installée depuis environ huit mois.



