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samedi 13 mars 2021

Exercice de style

Le dieu du style, 2020, acrylique sur toile, 70x70cm, © Guillaume pinard

"La théorie de la démarche" d'Honoré de Balzac compte parmi les textes qui m'ont profondément marqué. J'ai découvert ce texte à l'adolescence et je lui dois d'avoir dégrossi la juvénilité de ma perception des formes de distinction. Il aura certes fallu plus de lectures et d'expériences pour que j'en tire des conclusions, mais je reste attaché à cette première révélation.

Le style que nous adoptons, notre façon de nous tenir, de bouger, de nous comporter dans la prose de l'existence en dit long sur nos positions. Cette chorégraphie quotidienne révèle toutes les capacités d'un corps à interpréter l'époque. Il révèle aussi ses inerties. En appréhendant la pensée sous la forme d'une danse, d'une pantomime plutôt que sous celle d'un ensemble organisé de contenus, on perçoit mieux le territoire de nos amitiés comme celui de nos haines.

Cet éthos, ce bricolage mondain est la traduction de l'air du temps par un organisme qui le traverse, esquive, adhère, contourne, embrasse, bref interprète les signes de la société qui le bombarde.

Le style distingue radicalement qui veut bien continuer d'en découdre avec l'environnement social et politique qui le concerne : les bons joueurs, qui exècrent la position des éternels vainqueurs, sans pour autant renoncer jamais à se tenir autour de la table des négociations pour y casser l'ambiance et la légitimité des conventions - dussent-ils recourir à la grimace, la comédie, les contorsions exubérantes et supporter les humiliations comme les brimades - contre ceux et celles qui ventriloquent les mots et gestes du moment, persuadés de la légitimité de leurs idées et de leur comportement. 

 Je dis "légitimité", je devrais dire "bon goût". Combien d'artistes dissimulent la réalité de leur condition et de ses névroses en arborant le costume amidonné des dominants. Leur vie comme leurs œuvres n'ont pas le courage des expériences de la déception, de la mauvaise humeur et de ses modestes remèdes ; ils parlent toujours depuis l'autorité d'un programme. Si l'œuvre d'un artiste est bien un corps en formation, alors il doit pouvoir tout indiquer des manières d'une pensée et de sa plasticité, sans écarter le vertige des nausées comme des joies simples.

On me dit que je flatte le mauvais goût. Je ne doute pas que mon tableau Le dieu du style présenté dans ce post stimulera cette impression. Je connais la filiation, les sources historiques de ce commentaire, mais ce n'est pas mon angle. Le mauvais goût n'est pas une destination, ni un sanctuaire (sauf à flatter une forme patrimoniale digéré par la norme ou faire preuve de cynisme). On n'entre pas dans ces marais par choix, mais bien par réaction. C'est parce que l'on est heurté par l'autorité souvent arbitraire des goûts de son époque et plus encore que l'on a la conscience aigüe d'en être le dépositaire et le porte-parole, qu'il faut inlassablement soumettre son organisme au désordre. Je ne souhaite pas avoir le dernier mot, être le plus malin de l'assistance et non plus me soustraire au grand bain, mais je dois, pour éloigner le risque d'une autorité, d'un règne, affirmer un style qui révèle tous ceux qui me traversent et dont je suis en mesure, là où je suis - déterminé par les limites de ma raison sociale comme de mes moyens - de témoigner.

Je veux me développer dans un système capable de supporter les impuretés et de bouleverser les hiérarchies. Ce n'est pas un relativisme, c'est un effort permanent pour maintenir vivante la métamorphose des valeurs. C'est une activité critique en acte.


lundi 31 août 2020

Marlon Brando au tribunal des images

Vous êtes ici, 60x60 cm, acrylique sur toile, 2020, © guillaume pinard

Une séquence du film Superman de Richard Donner (1978) me retient depuis sa découverte il y a maintenant quelques décennies. 

Nous sommes au début du film. Nous venons d'arriver sur la planète Krypton. Sous le dôme immaculé d'un tribunal, Marlon Brando, alias Jor-El, énonce - en procureur général - les charges retenues contre trois révolutionnaires kryptoniens : Ursa, Non et le général Zod. Accusés de haute trahison contre l'ordre établi, leur procès est vite expédié et la sentence immédiate. Le dôme s'ouvre alors comme une paupière sur un iris, plateau circulaire au centre duquel les condamnés sont exposés au ciel ; 

Image du film Superman de Richard Donner, 1978

et l'on voit apparaître, surgissant de l'espace, un quadrilatère de verre, virevolter, se diriger vers le dôme,

Image du film Superman de Richard Donner, 1978

fondre sur les trois condamnés, les capturer et les emporter en les réduisant à une image prisonnière de son cadre. On apprendra qu'ils ont été condamnés à errer pour l'éternité dans la Zone Fantôme. 

Image du film Superman de Richard Donner, 1978
 
La Zone Fantôme selon wikipédia :

“ Il s'agit d'une autre dimension ressemblant à un vide spatial, où les condamnés de Krypton et des autres planètes étaient envoyés, et s'y retrouvaient réduits à l'état de spectre pour errer durant une période de temps déterminée par les juges. Elle a été découverte par Jor-El le père de Superman (Kal-El), qui est un très grand scientifique de la planète Krypton.

Dans la Zone Fantôme, le temps est figé : les prisonniers ne vieillissent pas, ne peuvent mourir mais sont intangibles. ”

L'idée de Richard Donner est astucieuse. Elle lui permet d'économiser un vaisseau ou un dispositif complexe pour expédier les révolutionnaires dans la Zone Fantôme, comme de concevoir un décors susceptible de lui donner forme. Une seule surface, un seul cadre vaut comme prison. Difficile de ne pas faire le lien avec notre expérience de spectateur. Si l'image équivaut à une prison à l'intérieur de laquelle l'animation est possible, mais le vieillissement interrompu, alors cet outil de capture est un film dans le film et toute projection cinématographique nous place derrière la vitre du parloir d'une dimension à laquelle nous avons accès sans cependant pouvoir interagir avec elle. Tant que le film sera en circulation, Marlon Brando prononcera le même jugement. Il n'y aura pas de révision possible du procès de Sarah Douglas, Jack O'Halloran et Terence Stamp. Ils seront bien les condamnés à perpétuité d'une errance dans un monde parallèle, au même titre que tous les autres protagonistes du film, Marlon Brando compris. 

On se demande d'ailleurs si à travers les trois rebelles intégralement de noir vêtus, le Marlon Brando/Jor-El de 1978

Image du film Superman de Richard Donner, 1978 (Le général Zod, Non et Ursa)

ne juge pas le Marlon Brando/Johnny Strabler de 1953, celui de L'équipée sauvage. Si le Brando réactionnaire ne juge pas le Brando dissident. Le général Zot ne lui rappelle t-il pas qu'il n'a pas toujours été en accord avec le conseil ?

Image de "The Wild One" (L'équipée sauvage), László Benedek, 1953. / Kobal / The Picture Desk / AFP
 
Mon tableau Vous êtes ici s'inspire d'une autre iconographie que celle issue du cinéma. Elle prend sa source dans les photographies d'artistes qui postent sur Instagram des images où ils se mettent en scène avec le tableau qu'ils réalisent ou qu'ils viennent d'achever. Ces artistes se présentent exactement comme Marlon Brando jouant Jor-El dans Superman. Ils érotisent leur capacité à juger et capturer une image par l'autorité d'un cadre. Comme Marlon, ils sont à la fois identifiables comme personnalités publiques ou rendues telles, mais ils sont aussi ce vieux personnage de fiction - le peintre - dont ils proposent de perpétuer et/ou renouveler la figure. Qu'ils soient vraiment ou pas cette autorité capable d'en découdre avec la matière et de formuler un dessein n'est pas la question. Leur peinture elle-même est exilée dans un espace et dans un temps qui ne la regarde pas. Spectralisée par la mise en scène et l'objectif photographique, leur peinture a perdu son sujet comme son objet. Elle tapisse vaguement l'image, décore le tribunal pour faire une place à la justice et son jugement. Le problème de la séquence de Superman comme celui des autoportraits de peintre au travail sur Instagram tient dans l'exercice impartial de la justice, dans l'absence de contradicteur. Il manque un troisième œil, un tiers regard, diagonal, fuyant la scène ; un regard comme celui de Johannes Gump, reflété dans le miroir de son célèbre triple autoportrait de 1646, un reflet qui semble indifférent au jeu de dupe dont le peintre a voulu élaborer l'architecture, qui ne s'en laisse pas conter sur les attendus du procès et le poids des charges retenues, qui ne fait pas semblant de nous voir et ne tremble pas devant les querelles du chat et du chien que le corps du peintre sépare et distribue.
 
Johannes Gumpp, Autoportrait, 1646, huile sur toile, Galeries des Offices

Un reflet qui retrouvera le chemin du spectateur dans une autre version de ce tableau signée par Johannes Gump la même année ; version plus mole dans sa facture et sa composition, plus autoritaire aussi dans son principe, comme si le marteau du juge avait déjà frappé pour interrompre le mystère d'un dénouement, comme si le chat et le chien étaient désormais empaillés, où la stupeur l'a emporté sur le débat.
 
Johannes Gumpp, Autoportrait, 1646, huile sur toile, Collection privée
 
Mon tableau Vous êtes ici utilise d'autres ressorts ; c'est le travestissement qui fait loucher mon autoportrait, quand un raton laveur et la représentation d'une carte de géographie - censé décrire la zone de rendez-vous représentée - tentent de distraire l'égocentrisme du point de vue. 

À défaut d'autorité critique capable de réguler l'emprise des égos sur le jugement, il faut organiser la circulation des reflets, donner une place au spectateur/juré à partir de laquelle il pourra exprimer une position, il faut susciter des vocations d'avocat, échapper au tribunal de Marlon Brando.

vendredi 31 mai 2019

Micropolitique de la surface

Les chutes du Niagara, 2016, acrylique sur toile,50x90 cm

En 2016, j'ai été invité par le centre culturel Phakt à Rennes pour concevoir un projet de dessin contributif.

J'ai mené plusieurs projets de ce type après m'être intéressé au sort réservé au public dans les opérations de médiation culturelle. Mon livre Un art sans destinataire paru en 2010 et le blog homonyme que j'ai tenu entre 2011 et 2016 développent des réflexions à ce sujet.

Pour ce projet, j'avais décidé d'inviter toute personne en âge de tenir un bâton de fusain à venir reproduire le tableau de Paul Gauguin intitulé Village breton sous la neige.

Prendre un tableau de Gauguin dépeignant un village breton pour ce projet en Bretagne relevait très clairement du cliché. Ce choix avait pour avantage de suspendre le doute sur la qualité patrimoniale du tableau comme de l'artiste. Par ailleurs, ce tableau, digne d'une carte postale, transporte une histoire riche de rebondissements qui nourrissent la légende de l'artiste comme celle de cette œuvre.

"De retour à Papeete le 20 Août 1903, Ségalen participe à l'un des épisodes les plus regrettables de l'histoire de l'art moderne et l'une des scènes les plus célèbres sur le théâtre des colonies françaises : la vente aux enchères des derniers biens de Gauguin, tenue le 2 septembre 1903. Après avoir eu l'occasion d'examiner de près ces biens à bord de la Durance, il a résolu de se porter acquéreur, et achète vingt-quatre lots pour l'équivalent d'un mois de salaire. Il est conscient des malentendus qui entourent l’œuvre de Gauguin : par ses acquisitions, il entend la préserver et pose les premières pierres de la réputation posthume de l'artiste. Plusieurs lots ont été jugés invendables par les autorités locales ; c'est le mobilier et les objets usuels du peintre qui suscitent l'intérêt, alors que son art ne rencontre que dérision. Comme le rappelle Gilles Manceron, la machine à coudre de l'artiste est vendue pour quatre-vingt francs, alors que l'une de ses toiles ne rapporte que deux francs. Ségalen raconte que le tableau Village breton sous la neige (dont il fait l'acquisition ) est présenté à l'envers sous le titre Chutes du Niagara, au grand amusement du public."

Charles Forsdick, Gauguin et Ségalen : exotisme, mythe et "esthétique du divers."


p.s : Le tableau fut confié par Victor Segalen au peintre Georges-Daniel de Monfreid, ami de Paul Gauguin pour qu'il termine les coins laissés inachevés.

L'histoire rocambolesque de ce tableau a suscité le titre du projet : Les chutes du Niagara.
Je ne reviens pas ici en détail sur le déroulement de ce projet. Un petit film réalisé par Pierre-François Lebrun à cette occasion en restitue parfaitement l'esprit et les principes.

Le grand BaZH.art #1 - L'atelier Pinard, Pierre-François Lebrun 2016

Où se trouve réellement ce paysage ? Où Gauguin l'a-t-il peint ? Cette question est revenue sans cesse dans la bouche des participants à ce projet : Pont-Aven ? Le Pouldu ? Mais cette Bretagne de peinture n'est décidément pas un espace géographique, pas une adresse. Cette Bretagne n'est nulle part, à nul endroit et en nul temps. Elle flotte comme le miroir idéel d'un monde jamais advenu projeté par un artiste et dont le tableau feint de former l'empreinte ; une empreinte dans laquelle chaque dessinateur vient déposer sa main pour vérifier si elle peut s'y mouler. Le paysage a mille visages et sa forme horizontale peut accueillir mille corps. Le paysage est ce genre qui permet d'organiser les rencontres, de structurer le débat, de développer une micropolitique de la surface. Son ouverture, l'approximation de ses distances sont nécessaires aux réglages de celles qui séparent ses prétendants. Il n'y a pas de spectateur solitaire devant un paysage, sinon qu'un spectateur égaré qui a pris de l'avance ou bien du retard sur le peloton. Le paysage est le sujet démocratique par excellence.

L'effet Sepedon

Kristina , 2017
acrylique sur toile
, 24 x 19 cm ©guillaume pinard   Lorsqu'on envisage la conception d'un jardin à partir du seul d...