vendredi 29 mai 2026

Un phénix de poche

© guillaume pinard
 

Comme fond d'écran de mon smartphone, j'ai placé la photographie d'une guêpe prise dans mon jardin le 25 juillet 2025 à 13 h. Elle s'y trouve depuis plusieurs mois. Je la regarde souvent et elle continue de me stimuler. J'essaie ici de comprendre pourquoi.

Il faut que je commence avec un funeste préambule qui — pour évident qu'il paraisse — mérite tout de même d'être rappelé afin de dresser le décor de ma méditation. Sur les milliers d'arthropodes photographiés à ce jour, il y a très peu de sujets observés encore vivants. Si j'excepte les modèles des derniers jours et quelques araignées1, cette collection d'images est un cimetière, et cette guêpe ne fait pas exception. Fût-ce de vieillesse, elle est aujourd'hui bel et bien morte.

Un mot sur cette guêpe. C'est une guêpe solitaire. Elle ne vit pas en colonie. Floricole, elle butine diverses fleurs. Lorsque la femelle est fécondée, elle fabrique un nid avec de la terre dans lequel elle enferme une proie vivante — une chenille, une araignée — sur laquelle elle pond afin que sa progéniture s'en nourrisse à sa naissance. Ses nids peuvent contenir plusieurs proies et plusieurs œufs. Ces ouvrages remarquables, modelés en terre avec sa salive, lui ont valu le nom commun de guêpe potière ou de guêpe maçonne.

Sur mon image, il s'agit sûrement d'un mâle d'Eumenes papillarius. Le genre Eumenes, dans cette détermination binominale, ne fait pas l'ombre d'un doute, mais la caractérisation de l'espèce papillarius à partir des seules photographies est soumise à caution. J'hésite aussi à affirmer son sexe, car je ne parviens pas à compter ses articles antennaires : 12 pour la femelle et 13 pour le mâle, et je ne suis pas convaincu de la présence de 7 segments à son gastre plutôt que 6, autre critère de distinction entre les sexes. Contentons-nous dès lors d'une guêpe potière au sexe indéterminé.

La photographie a été prise face à un mur en béton devant lequel on voit un fil de fer galvanisé enrobé de plastique vert qui retient une branche de symphorine, un arbuste à la floraison discrète, mais mellifère et nectarifère. 

L'image du téléphone est le deuxième recadrage d'une image au format paysage où l'on comprend mieux la situation de la prise de vue.

© guillaume pinard

Je l'ai recadrée au format carré selon un protocole que j'applique à toutes mes photographies d'insectes afin de les classer dans un blog privé selon des normes taxinomiques.

© guillaume pinard

L'écran du téléphone a ensuite imposé un format portrait à ce cadrage.

L'émotion suscitée par cette scène tient d'abord à l'impression de suspension de l'insecte au-dessus de la feuille. Dans les recadrages, on peut imaginer qu'elle en décolle tout juste, ou qu'elle s’apprête à s'y poser. Les pattes sont détendues comme si elle projetait son corps ou bien anticipait l'atterrissage. Pourtant, le cliché d'origine montre bien que ma prise de vue ciblait une des fleurs de la symphorine, au centre.

Une image antérieure le démontre. La photographie de la guêpe en plein repas était mon sujet, mais, en souhaitant multiplier les chances de réussir l'image, je l'ai doublée et la guêpe a bougé. L'hyménoptère attrapé en plein vol est dû à la chance.

© guillaume pinard

Mon émotion va bien davantage vers les recadrages que vers l'image originale, et l'instant vécu lui-même semble exiger l'artificialité de cette composition pour se rappeler à moi.

De quoi est fait ce fond d'écran ? Il y a une figure centrale, très dessinée, figée dans un mouvement, dont l'intention demeure suspendue. Cette figure est placée dans une composition simple et quasi symétrique qui forme un visage et présente les éléments suffisants d'une scène : le fil de fer dit le jardin ; les fleurs et la feuille disent le contenu paysager nécessaire pour situer le monde de l'insecte. Les couleurs sont franches, lumineuses, et le tout repose sur un fond neutre. Cette formule épurée, très proche de ma manière de concevoir mes images peintes, offre une intensité adéquate à mon ethos. Je suis sensible aux émotions de faible, voire de très faible intensité. Un petit événement coincé dans cette grille me paraît pulser en boucle et indéfiniment comme un phénix de poche, et je peux l'observer sans usure comme la trotteuse d'une montre.

Finalement, la vitalité de cette guêpe potière n'est pas immortalisée par l'acte photographique et son « effet de réel », mais par l'image que révèle le recadrage, via cet acte qui fait mourir et renaître inlassablement son motif et l'énoncé qu'il porte. Il maintient son existence dans l'espace intermédiaire du langage et de la forme. Grâce au geste du recadrage, à cette image inventée dans la photographie, cette guêpe potière existe désormais et pour toujours comme un idéogramme. Elle est simultanément l'insecte particulier croisé le vendredi 25 juillet 2025 à 13 h et son archétype : la mortelle et l'immortelle, le référent et le modèle, une figure composite, entre chair et signe, qui perpétue mon attention et ma conversation avec elle. 


1. La femelle Steatoda bipunctata qui loge dans mon atelier peut vivre trois ans, et elle y est installée depuis environ huit mois.



vendredi 15 mai 2026

Le Pharaon du mycélium


Durant l’été 2023, j’ai ramassé une pierre en forme de pyramide dans mon jardin et j’ai foré une cavité de 0,9 x 1,2 x 1 cm au centre d’une de ses faces. J’ai déposé le minuscule corps d’un collembole — trouvé mort — dans cette chambre funéraire et j’ai scellé une plaque de métal à l’ouverture. J’ai ensuite doré la surface de cette porte afin qu’elle signale la dignité de la défunte créature. Du jour où cette porte dorée s’est refermée sur sa dépouille, je savais que ce mini-temple retournerait dans le jardin. En raison de l’attrait de ces arthropodes pour les milieux humides, je souhaitais qu’il fût placé aux abords d’un bassin. Mais problème : il n’y en avait pas dans mon jardin, et je déplorais l’idée de l’abandonner à un autre terrain.

Il aura fallu deux ans avant que je me décide à en creuser un pour offrir le cadre rêvé à celui que j’avais alors baptisé Le Pharaon du mycélium. Aujourd’hui, ce prestigieux caillou trône au milieu des nombreux autres cailloux qui encerclent une petite retenue d’eau et se manifeste aussi furtivement que ces créatures dans notre environnement. À sa base, j’ai déposé de la mousse, mousse que j’arrose chaque jour dans l’espoir qu’elle puisse se développer et former un tapis soyeux, verdoyant catafalque à ses abords. Et il me plaît d’imaginer une tribu d’entognathes traversant moult périples pour venir vouer un culte païen à cette dépouille et trouver ce tapis végétal propice au recueillement.

Cette fantaisie est très humaine, j’en conviens, mais la découverte de l’existence des collemboles a été si puissante et émouvante, dans ma période d’exploration naturaliste, que ce geste s’est imposé. Un geste sacré pour me rappeler le prix de cette rencontre. Les humains font ça. Ils célèbrent. Ils parlent aux choses, aux plantes, aux étoiles, aux collemboles. Ils voient de l’esprit et de l’amour partout. 

Que ce geste ne soit pas soutenu par les déterminants susceptibles de le valoriser comme œuvre d’art est préférable. C’est une histoire entre les collemboles et moi. 

lundi 4 mai 2026

Le Champollion des mouches mineuses


Le Champollion des mouches mineuses, 2024, gravure sur pierre, ©guillaume pinard

Texte publié sur le site de la revue en ligne TINA

Il était une fois les mouches mineuses, des diptères qui se développaient dans les feuilles des végétaux.
Il était une fois une mouche mineuse singulière, d’une espèce particulière.
Il était une fois une mouche mineuse femelle de l’espèce Chromatomyia syngenesiae qui volait autour d’une herbe de Saint-Jacques ; cette mouche aimait toutes les Astéracées.
Il était une fois un comportement de mineuse, celui des Agromyzidae, famille à laquelle appartenait notre mouche, une famille apparue il y a 110 millions d’années, issue d’une longue évolution amorcée 140 millions d’années auparavant.
Il était une fois un comportement de mineuse vieux de 300 millions d’années, mais adopté par les diptères au Crétacé, une période mieux connue pour l’explosion des fleurs et de leur diversité.
Il était donc une fois des fleurs et des mouches qui s’étaient rencontrées, avaient négocié leur relation et y avaient survécu jusqu’à aujourd’hui.
Reprenons !

Il était une fois une mouche qui volait autour d’une herbe de Saint-Jacques.
Pour être précis, nous devons signaler ici que cette mouche ne volait pas vraiment, ou pas exactement comme nous avons l’habitude de nous le représenter. Imaginez seulement la corpulence de notre personnage plongé dans une puissante masse d’air. Une Agromyzidae pèse entre 0,2 et 1 milligramme et mesure entre 1 et 3 millimètres. À ce niveau de miniaturisation, les forces physiques auxquelles son corps est confronté sont titanesques. Voler est impossible, il faut nager. Là où un oiseau s’appuierait sur les courants afin de régler sa portance, les ailes de la mouche fonctionnent comme des nageoires qui s’activent d’avant en arrière, en repoussant les flux, tout en utilisant les dépressions produites par ses propres mouvements pour être propulsée. Cette technique de vol lui permet d’entretenir une relation optimale avec la viscosité de l’air et cette option aérodynamique explique sa grande virtuosité ; une allégresse soutenue par deux balanciers, d’anciennes ailes postérieures atrophiées, sortes de gyromètres capables de contrôler et d’équilibrer ses cabrioles. À 200 battements d’ailes par seconde, notre mouche peut évoluer, décoller ou atterrir dans toutes les positions, faire du vol stationnaire, voler en arrière, faire des piqués, virer à 180° en quelques millisecondes ; c’est une championne de la voltige.
Cent dix millions d’années à danser au-dessus des feuilles d’Astéracées !
Comment imaginer ces temps depuis l’observatoire mental d’une pareille projection ? Faites l’expérience. Immédiatement le panorama s’impose : une végétation tropicale encadre le premier plan où des peaux écailleuses glissent lentement entre d’immenses fougères. De cette masse végétale émergent des troncs de conifères colonisés par des lichens et de la mousse. Sur l’un d’eux, une grosse libellule réchauffe ses ailes. Plus loin, dans une plaine, au cœur de ce tableau, quatre tricératops, deux stégosaures et un tyrannosaure structurent cette composition comme les piliers d’un temple. Une meute de vélociraptors galope entre les pattes de ces colosses. De la vapeur d’eau s’élève au-dessus d’un lac où un diplodocus mastique un fagot de graminées. En arrière-plan, un volcan crache de la fumée et des ptérodactyles animent un ciel bleu égyptien, zébré de cumulus. Que vaut ce diorama et ses décalcomanies dans cette épreuve cognitive ? Pas grand-chose et l’on est désolé de découvrir encore ce genre d’illustration sur le bandeau des sites de grandes institutions scientifiques.  

Cependant, il faut être juste, toute créature humaine fermant les yeux, forte des connaissances qu’elle a engrangées au long de sa vie, est incapable de composer l’image convenable de son monde. Trop de points de vue, d’échelles s’y confrontent et glissent d’un pôle à l’autre, où chaque existence inerte ou animée réclame son angle. C’est proprement impossible. Sans compter que notre imagination est irrésistiblement portée par l’épopée, le grand angle. Même au travers d’une loupe, nous dramatisons des interactions biologiques sur un théâtre anthropocentré. Et puisque personne ne veut de cette vermine pour gâcher son paysage mental, personne ne s’exerce sérieusement à entendre le chant des mouches mineuses. Mais ici, nous sommes des athlètes de la perception et nous cherchons le langage où n’apparaît que l’organe. Nous sommes des amis de la mélodie et du mouvement. Alors continuons !
Il était une fois une mouche mineuse à la recherche d’une surface où pondre. Elle ciblait une feuille âgée, moins productive, en perçait l’épiderme avec son ovipositeur rigide pour enfouir un œuf dans cette plaie. Cette attaque avait pour avantages de stimuler les défenses de l’Asteracée et de l’assainir. La blessure favorisait aussi l’introduction de champignons propres à augmenter la croissance de la plante. Puis, de l’œuf, une larve sortait. L’asticot était maintenant prisonnier de la feuille, c’était son monde, dans le mésophylle. Il baignait dans ce substrat, protégé des intempéries et de la plupart des prédateurs. Il n’avait pas d’autre choix que de manger cet habitat pour survivre, au risque de le détruire et de compromettre sa croissance. Pour écarter ce risque, il augmentait le taux de cytokinines de son hôte et ce surdosage en retardait la sénescence. À l’automne, lorsque les végétaux venaient à faner, il n’était pas rare d’observer des zones vertes maintenues par des bataillons de mineuses. On parlait alors d’îlots verts. Il était une fois des îlots verts où des larves de diptères calligraphiaient des caractères à la surface de leurs écrins.
Cette signature était-elle confusément ancrée en elles et leurs trajets guidés par un programme ? Si le langage consiste bien à différer ses pulsions dévoratrices régressives et pulsionnelles pour dévorer des significations plutôt que de la matière, il faut peut-être imaginer ces créatures conjuguer la pulsion avec le signe. Envisageons une étude scientifique ambitieuse qui aurait pour objet de collecter et analyser tous les dessins produits par cette espèce : Chromatomyia syngenesiae. Nous savons que chaque mineuse est déterminée par la typologie de ses mines ; c’est même un moyen sûr de les identifier quand on les accorde avec l’identité de leur hébergeur. Mais j’en appelle à dépasser cette typologie grossière pour détecter les singularités dans chaque catégorie et ordonnancer finement les sous-ensembles formés par ces variations, afin de découvrir un groupe déterminé de graphes, une série capable de structurer un alphabet. Je rêve le texte d’un mouvement collectif où chaque lettre gravée par une mouche se développe concomitamment aux autres, inconscient d’un grand récit en cours : un énoncé organique, ses articulations, le langage d’une espèce, la poésie des Agromysidae ; un ballet où chaque individu ressent l’écho de son élan dans le mouvement de ses congénères. Il était une fois une larve de mouche qui traçait la première lettre d’un alphabet secret.
Il était une fois une larve de mouche qui minait son biotope. Au terme d’une dizaine de jours et de trois mues, son tracé s’interrompait dans l’empattement d’un puparium, son cocon, le cristallisoir de sa nymphose. À ce stade, certaines Agromyzidae sortaient de leur mine pour opérer cette mutation au sol, d’autres préféraient la surface de la feuille, d’autres encore laissaient juste affleurer une partie de leur pupe en dehors de la mine, mais notre Chromatomyia, casanière, exécutait toute sa métamorphose à l’intérieur de son couloir. Lorsqu’elle naissait, il lui fallait décalotter l’extrémité de son sarcophage, puis déchirer la peau de son territoire afin d’expérimenter les qualités d’un nouveau corps dans un nouveau monde. Et puisque le tracé de sa reptation larvaire avait produit la première lettre d’une littérature ; ses vols allaient miner l’espace en exaltant dans toutes les dimensions l’expression de ce caractère. Et le récit dansé recommencerait. Notre nouvelle mouche tourbillonnerait sa lettre avec ses sœurs et toutes les leurs au-dessus d’un bosquet, jusqu’à ce que leur progéniture consignent, par leurs gravures, la langue vivante de leur espèce ; un texte interprété et imprimé depuis 110 millions d’années.

Il était une fois la belle histoire des Agromyzidae. 

Rigel

Rigel , 2025, technique mixte, 20 x 21 x 18 cm Daniela Rößler  est  écologue comportementale,   chercheuse associée  à l'Institut Max Pl...