![]() |
Kristina, 2017
acrylique sur toile
, 24 x 19 cm ©guillaume pinard |
Lorsqu'on envisage la conception d'un jardin à partir du seul désir d'attirer et d'installer des insectes, on se trouve confronté à la composition d'un texte à trous où les espèces végétales installées se présentent comme des mots prononcés afin de susciter des apparitions propres à combler les espaces vides.
L'exemple le plus parlant concerne certains phytophages spécialisés dont l'apparition est directement liée à la présence d'une plante précise. Le Puceron de l'Achillée millefeuille, par exemple, est dépendant de ce végétal. Mais aborder ce « texte à trous » à partir des seuls éléments organiques du jardin n'épuise pas la composition de cette manœuvre. La découverte d'un nouveau diptère sur une feuille d'iris des marais de mon bassin m'en a informé.
![]() |
| Sepedon Sphegea ©guillaume pinard |
Le nom de cette mouche est Sepedon sphegea et elle appartient à la famille des Sciomyzidae, une famille dont les représentantes vivent toutes autour des pièces d'eau. Leurs larves aquatiques ou amphibies s'attaquent aux mollusques sans coquille, et certaines aux bivalves. Les larves de notre Sepedon sont malacophages et consomment essentiellement des escargots d'eau douce. Elles sont parfois utilisées dans la lutte biologique contre l'excès de gastéropodes aquatiques, vecteurs de nombreux microbes et parasites, comme la douve du foie.
Il y aurait une façon simple d'expliquer la présence de cette mouche sur mon bassin : depuis que j'ai mis en place cette pièce d'eau, j'ai attiré une nouvelle faune ; des limnées, escargots d'eau, se sont, entre autres espèces, installées ; elles ont pondu ; et les mouches parasites de ce gastéropode ont dès lors trouvé de quoi se nourrir. Fin de la démonstration (on détaillera comment tout ce petit monde s'est déplacé d'une pièce d'eau à l'autre, et tout le monde sera content). Un scénario logique et valorisant pour les efforts entrepris afin d'améliorer les qualités écologiques de mon jardin, mais un scénario lacunaire dissimulant mal la réalité matérielle de ce tableau.
Revenons au point de départ : l'hypothèse du texte à trous. En ajoutant certains éléments dans le jardin, on augmente les chances d'y attirer ou d'y installer de nouvelles espèces. Par exemple, Sepedon sphegea est présente en puissance ; elle possède un espace en creux jusqu'à ce que les conditions nécessaires à son apparition soient véritablement réunies. Ainsi, en élaborant un agencement ad hoc, il est possible d'en révéler la présence invisible.
Admettons. Mais si je m'attarde obstinément sur l'apparition de cette mouche, c'est qu'elle éclaire les sources de mon agencement, celui d'un bassin rendu possible par la fréquentation de trois enseignes situées dans trois villes et deux pays. Le sable qui tapisse le trou initial a été acheté à six kilomètres de chez moi. Je suis allé le chercher en voiture. Le géotextile qui protège le bassin des percements et la bâche EPDM retenant l'eau ont été achetés à cent trente-cinq kilomètres de chez moi. Je suis allé les chercher en voiture. Les plantes, le substrat et les bactéries qui animent le contenu du bassin ont été achetés à sept cent quatre-vingts kilomètres de chez moi. Ils sont arrivés en camion.
Avant même sa mise en eau, mon bassin comptait donc déjà 1 062 kilomètres au compteur. À ce kilométrage, il faut ajouter celui des matières premières qui composent ces différents éléments. Le substrat, acheté aux Pays-Bas, est probablement issu des mines allemandes de l'Eifel. Il aura impliqué des machines d'extraction et de lavage, puis deux cent cinquante kilomètres supplémentaires avant de rejoindre son revendeur. La bâche EPDM — son acronyme dit sa composition : éthylène-propylène-diène-monomère — est un caoutchouc synthétique. Celle de mon bassin a probablement été produite en Allemagne, en Belgique ou aux Pays-Bas.
J'arrête là mon analyse de l'énergie consommée pour concevoir un dispositif susceptible de faire apparaître une simple mouche. Cette description ne vise pas à dévaluer ma démarche sur l'autel du coût carbone qu'elle représente, mais à rapprocher cette dépense des conditions d'une expérimentation. Car si Sepedon sphegea était présente en puissance dans mon jardin et que cet appareil expérimental, le bassin, s'est avéré efficace pour confirmer cette hypothèse, il faut aussi rappeler que sa présence théorique n'était contenue dans aucun des éléments qui composaient l'appareil, pas plus que dans l'esprit qui l'a mis en place, puisque j'ignorais tout de l'existence de cet insecte avant de le photographier.
Certes, mon objet était d'attirer des insectes, mais, ne connaissant alors rien de ceux qui peuplaient les eaux douces, je ne pouvais pas vraiment présumer des présences à venir. Alors pourquoi m'aura-t-il fallu l'apparition de celle-ci, après bien d'autres, pour décréter mon expérience valide ?
On sait qu'une expérimentation prend toujours le risque d'être une dépense inutile et gratuite, de gâcher de l'énergie et de la matière, parce que, si elle s'appuie sur des données techniques maîtrisées, c'est toujours pour franchir un seuil au-delà duquel les contours sont flous, hypothétiques. Aussi la logique d'un résultat déborde-t-elle toujours le strict cadre technique mis en œuvre tout en révélant simultanément, mais a posteriori, son opérabilité. C'est que l'espace et le temps qui séparent la constitution du cadre et de son protocole de l'apparition d'une solution sont inconditionnellement soumis à la contingence. Dans le cas décrit, l'enracinement des plantes, la qualité de l'eau, le climat, le contexte géographique, l'arrivée successive des espèces, ma capacité à entretenir ce système sans le perturber, etc., composent les dix mois d'un processus aléatoire et fragile aboutissant à l'apparition de Sepedon sphegea.
On contestera le caractère expérimental de ce dispositif technique déjà connu, dont je n'ai fait que reproduire l'expérience. C'est vrai. Mais retenons ici que ce résultat n'était pas contenu dans mon initiative et qu'il est pourtant celui qui la valide. Un résultat ultra-discret au regard des multiples événements survenus, mais que je désigne comme le point d'arrivée.
Ce sentiment d'aboutissement ou de réussite est-il peut-être le fait de l'apparition d'une espèce de « deuxième degré ». Si les espèces précédentes sont apparues et se sont installées dans le bassin, c'est en vertu de la seule qualité du dispositif technique mis en place. Elles ont validé le système 1.0 et créé le socle biologique du bassin sans déborder les repères fixés par l'expérience. Mais cette mouche excède ces repères et devient une pionnière de deuxième génération. Elle révèle que l'enchaînement des événements du bassin n'est plus strictement déterminé par l'agencement technique, mais par une autonomisation des forces initiées par celui-ci. Autrement dit, l'apparition de la mouche n'est plus déterminée par la qualité du système ; elle procède désormais de la dynamique autonome que celui-ci a rendue possible. C'est pourquoi il ne faut plus parler d'aboutissement d'une expérience, mais de la reconnaissance de ce degré expérimental.
Dans mon travail artistique, je cherche aussi à inviter des présences. Il y a là encore un cadre technique, façonné par des siècles d'histoire de la peinture, qui laisse penser que le geste relève davantage de la répétition que du protocole expérimental. Il est ici tout aussi difficile de distinguer une réussite d'un ratage. Sans mesurer le moins du monde cette réussite à l'aune de ce strict critère, on pourrait néanmoins considérer qu'elle en constitue la prémisse, en deçà de laquelle une œuvre ne peut advenir.
À partir d'un savoir technique constitué, il faut pouvoir porter ses forces à un niveau où ce dispositif technique sera débordé par la nécessité intrinsèque de l'œuvre, une forme d'autonomie, afin de s'introduire dans l'espace des présences de seconde génération. On pourrait considérer ces présences comme appartenant à la génération de l'œuvre elle-même, distinctes tout autant de l'appareil mis en place que de l'artiste, même si celui-ci sera le seul en mesure de reconnaître un stade impossible à formuler a priori.
Le tableau Kristina est une présence appartenant à ce stade. Un stade à partir duquel je peux la reconnaître et la nommer. Non parce que son visage ressemble à une personne connue ou rencontrée, mais précisément parce qu'il existe et se manifeste en dehors de ces repères.
Le fait que ma réflexion s'attarde sur des figures plutôt que sur d'autres objets appartient bien sûr aux problèmes spécifiques de ma recherche, mais il n'est pas ici question de superposer la consistance d'une présence de seconde génération à cette seule catégorie. Elle peut évidemment concerner toute recherche formelle dans laquelle un désir d'accomplissement scopique est engagé.
Et désormais, il me plaira de qualifier ce passage dans le monde des présences de seconde génération d'effet Sepedon.

