Affichage des articles dont le libellé est araignée. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est araignée. Afficher tous les articles

mercredi 17 juin 2026

Rigel

Rigel, 2025, technique mixte, 20 x 21 x 18 cm

Daniela Rößler est écologue comportementale, chercheuse associée à l'Institut Max Planck de Constance. En 2020, comme des millions de personnes dans le monde, la chercheuse est retenue confinée chez elle par la pandémie de Covid. Elle habite Trêve, en Allemagne. Plutôt habituée à des terrains d'étude en Amazonie, elle se replie alors sur un carré de verdure à côté de chez elle pour occuper son temps. Elle s'attache alors à une petite araignée (Evarcha arcuataappartenant à la famille des salticidae, les araignées sauteuses, appelées aussi saltiques. Elle décide d'en capturer quelques-unes afin d'observer leur comportement. Une nuit, au moment où cette espèce est inactive (c'est une araignée diurne) elle découvre dans son vivarium toutes ses locataires suspendues à leur fil, tête en bas, recroquevillées comme des chauves souris. Intriguée, Daniela Rößler se met alors en tête d'observer cette période d'inactivité et fait une découverte fascinante. Les araignées sont sujettes à des contractions musculaires erratiques à intervalles réguliers. La chercheuse croit y voir le signe possible d'un sommeil paradoxal, autrement appelé R.E.M, pour rapid eye movement. Le sommeil paradoxal est une phase du sommeil caractérisée par une atonie musculaire avec des contractions incontrôlées et des mouvements oculaires rapides. C'est aussi une période du sommeil où l'activité cérébrale est proche de celle de l'éveil. Un phénomène qui n'a jamais été observé chez un arthropode auparavant. Pour confirmer son intuition, il faut donc que Daniela Rößler prouve l'association des contractions observées avec le mouvement des yeux. Problème, les arthropodes ont des yeux fixes, contrairement aux reptiles, aux oiseaux, aux mammifères ou aux céphalopodes, groupes pour lesquels la présence d'un sommeil paradoxal a déjà été enregistrée. Cependant, les saltiques sont dotées d'organes optiques exceptionnels relativement à leur petite taille. Leurs deux grands yeux médians antérieurs dissimulent des tubes rétiniens mobiles et composés de quatre couches de cellules photosensibles. De plus, à leur naissance, et pendant une dizaine de jours, les saltiques n'ont pas encore développé de pigment sur l’exosquelette qui recouvre leur céphalothorax et leur corps est intégralement transparent, laissant percevoir tous leurs organes, y compris les tubes rétiniens. Filmant des jeunes individus endormis, Daniela Rößler constate alors la synchronie des mouvements de ces tubes avec les contractions musculaires. Le deuxième critère de l'existence d'un sommeil paradoxal est ainsi vérifié. Il reste à enregistrer une activité cérébrale intense durant cette phase, mais cette activité est notoirement complexe à mesurer chez les araignées en raison de la pression hydraulique dans leur corps. L'écologue choisit alors une autre piste : démontrer que leur réactivité est plus faible à ce moment. Lorsqu'un être vivant est plongé dans le sommeil paradoxal, il est plus hermétique aux stimulations et met plus de temps à se réveiller. À l'état d'éveil, et selon les espèces, les araignées sont sensibles à des fréquences sonores particulières correspondantes à la fréquence produite par le déplacement de leurs prédateurs. Chez l'araignée sauteuse cette fréquence sonore se situe entre 80 et 90 hertz, la fréquence correspondant au son émis par le vol de leurs pires prédateurs : les guêpes parasitoïdes. L'écologue soumet donc ses araignées à cette fréquence lorsqu'elles sont plongées dans leur sommeil paradoxal présumé, afin de mesurer leur vitesse de réaction relativement à d'autres périodes de sommeil ou d'éveil. Encore une fois, son hypothèse est confirmée. 

La conséquence immédiate de cette recherche est vertigineuse. Les araignées rêvent ! Mais de quoi rêvent-elles ? De scènes de prédation ? De fuite ? De vibrations ? On ne le saura jamais. La seule preuve tangible de l'existence des rêves dont nous disposons tient dans le récit que des humains en font à leur réveil. On ne peut pas savoir à quoi rêvent les araignées, mais cette découverte rend soudainement pensable un espace imaginaire commun entre elles et nous.

Poursuivons avec une autre histoire d'araignée. Le réchauffement climatique fait remonter vers le nord des espèces animales qui étaient jusque là cantonnées aux régions méditerranéennes. La plupart d'entre elles passent tout à fait inaperçues. Ce n'est pas le cas de la Zoropsis spinimana ou Zoropse à pattes épineuses. La Zoropsis concentre tout ce que peut révulser l'arachnophobe. C'est une grosse araignée soyeuse. Elle a un masque sur le céphalothorax qui lui a valu le doux surnom d'araignée vampire ou d'araignée Nosferatu. Elle adore se réfugier dans les maisons pour y trouver le gite et le couvert. Elle est nocturne. C'est une chasseuse. Elle ne fait pas de toile, ce qui signifie qu'elle se promène pendant notre sommeil. Et ses crochets sont assez puissants pour nous mordre.

Je n'ai pas l'idée ici de me moquer des arachnophobes. Je l'ai moi-même été et il m'a fallu beaucoup d'effort pour en guérir. Je comprends cette terreur, mais je veux signaler le discours qui légitime cette peur et l'entretient. À l'occasion, très récente de l'arrivée de la Zoropsis en Suisse, en Allemagne, au Luxembourg et dans le nord de la France, son profil a été caractérisé dans les médias avec un spécisme qui laisse peu de chance à l'espèce de trouver un lieu d'accueil dans nos maisons. De plus, son expansion territoriale, souvent décrite comme un débarquement ou un envahissement, accable sa prétendue menace d'une agressivité conquérante supplémentaire. 

Dans des organes de presse plus conciliants, des arachnologues, des naturalistes ou des journalistes scientifiques rappellent l’inoffensivité de cette araignée et les profits engrangés par sa fréquentation, mais leur défense déroule un argumentaire dans le cadre de problèmes domestiques. On y rassure des personnes privées, effrayés dans leur chambre ou leur salon, de voir déferler une invasion d'araignées menaçantes. On croit participer à une réunion de copropriétaires et débattre de problèmes d'hygiène et de sécurité. Pour sa défense, la Zoropsis est présentée en bonne patte, fée du logis, discrète et propre. On assure qu'elle fait le ménage sans laisser de blessures ni de traces. Ils soutiennent ce petit monstre comme une employée de maison étrangère, répugnante, envahissante, mais sage. Ils plaident pour sa totale innocuité. Cette locataire est repoussante, mais elle est dans les clous et ne mérite pas de châtiment. En définitive leur plaidoirie est conservatrice et elle valide les clous. 

Pourtant la Zoropsis rêve aussi et elle mérite un lit pour déployer tout son imaginaire. 

J'ai illustré ce post par l'image d'une poupée réalisée en 2025. C'est une petite poupée articulée inspirée par les salticidae. Cette poupée est brodée de motifs. Son masque change selon la position qu'elle prend. Je l'ai baptisé Rigel, du nom d'une étoile de la constellation d'Orion. Si j'ai commencé à réaliser des poupées, c'est que j'avais le sentiment de ne pas avoir les outils ad hoc pour nommer une sensation que la fréquentation des arthropodes suscitait et qu'aucune lecture naturaliste ne parvenait à satisfaire. Il m'aura fallu attendre l'article de Daniela Rößler qui rend soudain pensable un espace imaginaire commun. Je trouve d'ailleurs très beau que cette découverte ait pu naître durant une période de relâchement, où elle a choisi d'accueillir des araignées chez elle plutôt que de les en chasser.

Lorsqu'on photographie des arthropodes, on a parfois le sentiment de croiser un regard, une subjectivité. C'est particulièrement le cas avec les araignées sauteuses. Elles fixent souvent l'objectif. Mais comment formaliser l'émotion suscitée par cette rencontre avec une créature aussi éloignée de soi ? Je fantasme la possibilité d'une conjonction. Pour chaque rencontre, je veux imaginer une troisième créature qui résulterait de ce commerce et en manifesterait le lien. La poupée serait l'ami commun imaginaire, le cristallisoir d'une mixtion réciproque. Sa forme ne renoncerait pas au visible, mais elle déclarerait l'accord de deux échos plutôt qu'un point de vue ou une substance. Un objet à l'intersection de l'apparence et de l'imagination, le fétiche d'un rêve partagé entre une araignée et un humain. 

lundi 24 octobre 2022

Go West !

Secret mucus, 2021, acrylique sur toile, 80 x 80 cm, © Guillaume Pinard
 

Depuis quelques mois, une observation n'a pas de cesse de me préoccuper. Cette observation concerne les grandes toiles orbiculaires tissées par les épeires diadèmes dans mon jardin.

L'épeire diadème (Araneus diadematus) est une espèce d'araignée très commune, mais dont la corpulence (pour la femelle la plus visible) et l'art du tissage ne laissent jamais indifférent.

Ce n'est pourtant ni la beauté de cette araignée, ni la qualité ou la résistance de ses ouvrages qui hantent mon esprit. Je suis plutôt obsédé par une règle d'orientation des toiles que j'ai crû remarquer.

Sur une quinzaine de toiles observée, la totalité était orientée vers l'Est et l'araignée était accrochée sur le côté Ouest. Il a fallu attendre la fin du mois de septembre pour que certaines d'entre-elles s'inclinent vers le Sud. Par contre, aucune toile observée n'a jamais été orientée vers l'Ouest ou vers le Nord. Autrement dit "mes" épeires diadèmes n'exposent jamais leur corps à l'Est ou au Sud.

Je précise que mon jardin - en raison des nombreux points d'accroches disponibles sur 350 mètres carrés - permet toutes les orientations. Du reste, certaines toiles orientée vers l'Est semblaient - où elles se fixaient - demander plus d'efforts pour l'araignée que de choisir un autre angle.

On m'objectera à juste titre que ce constat s'appuie sur une étude trop confidentielle pour définir une règle, qu'il faudrait multiplier les observations dans plusieurs biotopes et sous différentes latitudes avant d'en tirer une solide conclusion. Qu'il me soit tout de même permis ici cette légèreté méthodologique et de tirer encore un peu sur ce fil. 

Le 03 décembre 2020, Samuel Zschokke, Stefanie Countryman & Paula E. Cushing publient dans la revue The Science of the Nature un article exposant les conclusions d'une expérience conduite en 2019 avec quatre Trichonephila clavipes, des araignées tisseuses de toiles orbiculaires ; deux d'entre-elles étant embarquées dans la station spatiale internationale et deux autres étant soumises au même protocole expérimental, mais sur la terre. 

Cette expérience visait à étudier les déterminations de la gravitation chez cette espèce dans la réalisation de sa toile, sur son orientation et sur sa prédation.

L'étude démontre qu'en l'absence de gravitation, l'araignée utilise la lumière (artificielle en l’occurrence) pour corriger l'architecture de son ouvrage, ses déplacements et sa position à sa surface, révélant l'importance de ce repère sous-estimé jusque-là. 

Si comme je l'ai constaté, mes épeires diadèmes orientent majoritairement leur toile vers l'Est avec un petit pourcentage en fin de saison vers le Sud, alors le mouvement apparent du soleil dans le ciel et la durée de son rayonnement sont peut-être notables dans ce parti-pris ; ou possiblement les mouvements de la lune, puisque l'épeire est plus active la nuit que le jour (mais la lune suit grosso modo les mêmes trajectoires). 

J'ai aussi envisagé que la direction du vent pouvait jouer un rôle dans l'orientation de ces architectures de soie. Quoique mes épeires tissent systématiquement dans des zones protégées des rafales, adossées à des murs, des barrières ou des haies, on pourrait imaginer que le vent soit néanmoins déterminant. En effet, les insectes volants ont tendance à se déplacer dans le sens du vent ou contre lui. Il se trouve que ma parcelle est dominée par un vent de Sud-ouest et qu'aucune des toiles observées n'a privilégiée cet axe.

Ces observations d'un entomologiste très amateur induisent que les proies des épeires diadèmes de mon jardin volent plutôt contre les vents dominants et frappent majoritairement les toiles avec le soleil ou la lune dans le dos, c'est-à-dire en projetant leur ombre sur l'araignée et son appareil de capture. 

C'est la raison pour laquelle j'ai choisi ce tableau Secret mucus comme illustration de ce post. 

J'aime l'idée que le peintre ou son amateur soit toujours placé du mauvais côté du plan, y imprime sa silhouette, ignore la glu à la surface d'une image qui l'attire dans son espace, soit du côté de la proie plutôt que du prédateur.

Cette nouvelle lubie pour l'orientation des toiles d'araignées comme des œuvres réveille une sensation éprouvée pendant la réalisation du dessin mural Pierre plusieurs fois évoqué dans ce blog, mais dont j'espère pouvoir avec cette dernière remarque solder tout à fait le crédit.

Lorsque l'on fait un très grand dessin mural, on ne peut pas être à la fois sur le dessin et à distance pour contrôler l'ensemble, si bien que l'on a l'impression d'avoir toujours l'original dans le dos qui s'avance vers nous à mesure que le dessin se précise (peut-être un effet du cortex visuel qui se trouve à l'arrière du crâne). Il arrive même un moment où ce sentiment devient si fort que l'idée d'être écrasé entre les deux images oblige à interrompre le travail. 


En réalisant Pierre, cette menace a même fini par prendre la forme d'un rapace. J'imaginais mon modèle déployer ses ailes, grandir et fondre sur moi ; un étau qui allait m'obliger à bifurquer devant le dessin à la dernière minute pour éviter les serres comme de rester collé à mon ouvrage. 
 
Et je réalise seulement aujourd'hui que le mur sur lequel j'ai travaillé sur Pierre regardait vers l'Est comme les toiles de mes épeires diadèmes.

J'arrive à la fin de ce post et je concède que toutes ces tergiversations ne démontrent strictement rien. Elles n'ont finalement pour objet que de poser une boussole dans mon tableau  Secret mucus et d'envisager d'en poser d'autres dans les prochains, de mieux pointer la direction du vent, de la lune et du soleil, de poursuivre un travail qui baigne dans tous ces éléments sans parvenir encore à les représenter correctement, de continuer d'étudier la logique des milieux plutôt que de me focaliser sur la seule forme des espèces, la seule forme des tableaux, une logique des milieux et de la discrétion des relations qui s'y établissent sans l'observation desquelles aucun récit ne pourra germer.

L'effet Sepedon

Kristina , 2017
acrylique sur toile
, 24 x 19 cm ©guillaume pinard   Lorsqu'on envisage la conception d'un jardin à partir du seul d...