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mardi 28 juillet 2026

L'effet Sepedon

Kristina, 2017
acrylique sur toile
, 24 x 19 cm ©guillaume pinard
 

Lorsqu'on envisage la conception d'un jardin à partir du seul désir d'attirer et d'installer des insectes, on se trouve confronté à la composition d'un texte à trous où les espèces végétales installées sont les mots d'une phrase incomplète susceptible de susciter l'apparition de ses manques.

Coloradoa absinthii, par exemple, est un puceron inféodé à l'absinthe. La graine de cette astéracée ne contient pas de puceron, mais son semis garantit de voir cet insecte apparaître. Cependant, aborder ce « texte à trous » à partir des seuls éléments organiques du jardin n'épuise pas la composition de cette manœuvre. La découverte d'un nouveau diptère sur une feuille d'iris des marais de mon bassin m'en a informé.

Sepedon Sphegea ©guillaume pinard
 

Le nom de cette mouche est Sepedon sphegea et elle appartient à la famille des Sciomyzidae, une famille dont les représentantes vivent toutes autour des pièces d'eau. Leurs larves aquatiques ou amphibies s'attaquent aux mollusques sans coquille, et certaines aux bivalves. Les larves de notre Sepedon sont malacophages et consomment essentiellement des escargots d'eau douce. Elles sont parfois utilisées dans la lutte biologique contre l'excès de gastéropodes aquatiques, vecteurs de nombreux microbes et parasites, comme la douve du foie.

Il y aurait une façon simple d'expliquer la présence de cette mouche sur mon bassin : depuis que j'ai mis en place cette pièce d'eau, j'ai attiré une nouvelle faune ; des limnées, escargots d'eau, se sont, entre autres espèces, installées ; elles ont pondu ; et les mouches parasites de ce gastéropode ont dès lors trouvé de quoi prospérer. Fin de la démonstration (on détaillera comment tout ce petit monde s'est déplacé d'une pièce d'eau à l'autre, et tout le monde sera content). Un scénario logique et valorisant pour les efforts entrepris afin d'améliorer les qualités écologiques de mon jardin, mais un scénario lacunaire dissimulant mal la réalité matérielle de ce tableau.

Revenons au point de départ : l'hypothèse du texte à trous. En ajoutant certains éléments dans le jardin, on augmente les chances d'y attirer ou d'y installer de nouvelles espèces. Par exemple, Sepedon sphegea est présente en puissance ; elle possède un espace en creux jusqu'à ce que les conditions nécessaires à son apparition soient véritablement réunies. Ainsi, en élaborant un agencement ad hoc, il est possible d'en révéler la présence invisible.

Admettons. Mais si je m'attarde obstinément sur l'apparition de cette mouche, c'est qu'elle éclaire les sources de mon agencement, celui d'un bassin rendu possible par la fréquentation de trois enseignes situées dans trois villes et deux pays. Le sable qui tapisse le trou initial a été acheté à six kilomètres de chez moi. Je suis allé le chercher en voiture. Le géotextile qui protège le bassin des percements et la bâche EPDM retenant l'eau ont été achetés à cent trente-cinq kilomètres de chez moi. Je suis allé les chercher en voiture. Les plantes, le substrat et les bactéries qui animent le contenu du bassin ont été achetés à sept cent quatre-vingts kilomètres de chez moi. Ils sont arrivés en camion.

Avant même sa mise en eau, mon bassin comptait donc déjà 1 062 kilomètres au compteur. À ce kilométrage, il faut ajouter celui des matières premières qui composent ces différents éléments. Le substrat, acheté aux Pays-Bas, est probablement issu des mines allemandes de l'Eifel. Il aura impliqué des machines d'extraction et de lavage, puis deux cent cinquante kilomètres supplémentaires avant de rejoindre son revendeur. La bâche EPDM — son acronyme dit sa composition : éthylène-propylène-diène-monomère — est un caoutchouc synthétique. Celle de mon bassin a probablement été produite en Allemagne, en Belgique ou aux Pays-Bas.

J'arrête là le décompte de l'énergie consommée pour concevoir un dispositif susceptible de faire apparaître une simple mouche. Cette description ne vise pas à dévaluer ma démarche sur l'autel du coût carbone qu'elle représente, mais à rapprocher cette dépense des conditions d'une expérimentation. Car si Sepedon sphegea était présente en puissance dans mon jardin et que cet appareil expérimental, le bassin, s'est avéré efficace pour confirmer cette hypothèse, il faut aussi rappeler que sa présence théorique n'était contenue dans aucun des éléments qui composaient l'appareil, pas plus que dans l'esprit qui l'a mis en place, puisque j'ignorais tout de l'existence de cet insecte avant de le photographier.

Certes, mon objet était d'attirer des insectes, mais, ne connaissant alors rien de ceux qui peuplaient les eaux douces, je ne pouvais pas vraiment présumer des présences à venir. Alors pourquoi m'aura-t-il fallu l'apparition de celle-ci, après bien d'autres, pour décréter mon expérience valide ?

On sait qu'une expérimentation prend toujours le risque d'être une dépense inutile et gratuite, de gâcher de l'énergie et de la matière, parce que, si elle s'appuie sur des données techniques maîtrisées, c'est toujours pour franchir un seuil au-delà duquel les contours sont flous, hypothétiques. Aussi la logique d'un résultat déborde-t-elle toujours le strict cadre technique mis en œuvre tout en révélant simultanément, mais a posteriori, son opérabilité. C'est que l'espace et le temps qui séparent la constitution du cadre de l'apparition d'une solution sont inconditionnellement soumis à la contingence. Dans le cas décrit, l'enracinement des plantes, la qualité de l'eau, le climat, le contexte géographique, l'arrivée successive des espèces, ma capacité à entretenir ce système sans le perturber, etc., composent les dix mois d'un processus aléatoire et fragile aboutissant à l'apparition de Sepedon sphegea.

On contestera le caractère expérimental de ce dispositif technique déjà connu, dont je n'ai fait que reproduire l'expérience. C'est vrai. Mais retenons ici que ce résultat n'était pas contenu dans mon initiative et qu'il est pourtant celui qui la valide. Un résultat ultra-discret au regard des multiples événements survenus, mais que je désigne comme le point d'arrivée.

Ce sentiment d'aboutissement ou de réussite est-il peut-être le fait de l'apparition d'une espèce de « deuxième degré ». Si les espèces précédentes sont apparues et se sont installées dans le bassin, c'est en vertu de la seule qualité du dispositif technique mis en place. Elles ont validé le système 1.0 et créé le socle biologique du bassin sans déborder les repères fixés par l'expérience. Mais cette mouche excède ces repères et devient une pionnière de deuxième génération. Elle révèle que l'enchaînement des événements du bassin n'est plus strictement déterminé par l'agencement technique, mais par une autonomisation des forces initiées par celui-ci. Autrement dit, l'apparition de la mouche n'est plus déterminée par la qualité du système ; elle procède désormais de la dynamique autonome que celui-ci a rendue possible. C'est pourquoi il ne faut plus parler de l'aboutissement d'une expérience, mais de la reconnaissance d'un processus expérimental actif.

Dans mon travail artistique, je cherche aussi à inviter des présences. Il y a là encore un cadre technique, façonné par des siècles d'histoire de la peinture, qui laisse penser que le geste relève davantage de la répétition que du protocole expérimental. Il est ici tout aussi difficile de distinguer une réussite d'un ratage. Sans mesurer le moins du monde cette réussite à l'aune de ce strict critère, on pourrait néanmoins considérer qu'elle en constitue la prémisse, en deçà de laquelle une œuvre ne peut advenir.

À partir d'un savoir technique constitué, il faut pouvoir porter ses forces à un niveau où le dispositif technique sera débordé par la nécessité intrinsèque de l'œuvre, accédant ainsi à une forme d'autonomie, afin de s'introduire dans l'espace des présences de seconde génération. On peut considérer ces présences comme appartenant à la génération de l'œuvre elle-même, distinctes aussi bien de l'appareil mis en place que de l'artiste, même si celui-ci sera, en dernière instance, le seul capable de reconnaître un stade impossible à formuler a priori.

Le tableau Kristina est une présence appartenant à ce stade. Un stade à partir duquel je peux la reconnaître et la nommer. Non parce que son visage ressemble à une personne connue ou rencontrée, mais précisément parce qu'il existe et se manifeste en dehors de ces repères.

Le fait que ma réflexion s'attarde sur des figures plutôt que sur d'autres objets appartient bien sûr aux problèmes spécifiques de ma recherche, mais il n'est pas ici question de superposer la consistance d'une présence de seconde génération à cette seule catégorie. Elle peut évidemment concerner toute recherche formelle dans laquelle un désir d'accomplissement scopique est engagé.

Et désormais, il me plaira de qualifier ce passage dans le monde des présences de seconde génération d'effet Sepedon.

lundi 4 mai 2026

Le Champollion des mouches mineuses


Le Champollion des mouches mineuses, 2024, gravure sur pierre, ©guillaume pinard

Texte publié sur le site de la revue en ligne TINA

Il était une fois les mouches mineuses, des diptères qui se développaient dans les feuilles des végétaux.
Il était une fois une mouche mineuse singulière, d’une espèce particulière.
Il était une fois une mouche mineuse femelle de l’espèce Chromatomyia syngenesiae qui volait autour d’une herbe de Saint-Jacques ; cette mouche aimait toutes les Astéracées.
Il était une fois un comportement de mineuse, celui des Agromyzidae, famille à laquelle appartenait notre mouche, une famille apparue il y a 110 millions d’années, issue d’une longue évolution amorcée 140 millions d’années auparavant.
Il était une fois un comportement de mineuse vieux de 300 millions d’années, mais adopté par les diptères au Crétacé, une période mieux connue pour l’explosion des fleurs et de leur diversité.
Il était donc une fois des fleurs et des mouches qui s’étaient rencontrées, avaient négocié leur relation et y avaient survécu jusqu’à aujourd’hui.
Reprenons !

Il était une fois une mouche qui volait autour d’une herbe de Saint-Jacques.
Pour être précis, nous devons signaler ici que cette mouche ne volait pas vraiment, ou pas exactement comme nous avons l’habitude de nous le représenter. Imaginez seulement la corpulence de notre personnage plongé dans une puissante masse d’air. Une Agromyzidae pèse entre 0,2 et 1 milligramme et mesure entre 1 et 3 millimètres. À ce niveau de miniaturisation, les forces physiques auxquelles son corps est confronté sont titanesques. Voler est impossible, il faut nager. Là où un oiseau s’appuierait sur les courants afin de régler sa portance, les ailes de la mouche fonctionnent comme des nageoires qui s’activent d’avant en arrière, en repoussant les flux, tout en utilisant les dépressions produites par ses propres mouvements pour être propulsée. Cette technique de vol lui permet d’entretenir une relation optimale avec la viscosité de l’air et cette option aérodynamique explique sa grande virtuosité ; une allégresse soutenue par deux balanciers, d’anciennes ailes postérieures atrophiées, sortes de gyromètres capables de contrôler et d’équilibrer ses cabrioles. À 200 battements d’ailes par seconde, notre mouche peut évoluer, décoller ou atterrir dans toutes les positions, faire du vol stationnaire, voler en arrière, faire des piqués, virer à 180° en quelques millisecondes ; c’est une championne de la voltige.
Cent dix millions d’années à danser au-dessus des feuilles d’Astéracées !
Comment imaginer ces temps depuis l’observatoire mental d’une pareille projection ? Faites l’expérience. Immédiatement le panorama s’impose : une végétation tropicale encadre le premier plan où des peaux écailleuses glissent lentement entre d’immenses fougères. De cette masse végétale émergent des troncs de conifères colonisés par des lichens et de la mousse. Sur l’un d’eux, une grosse libellule réchauffe ses ailes. Plus loin, dans une plaine, au cœur de ce tableau, quatre tricératops, deux stégosaures et un tyrannosaure structurent cette composition comme les piliers d’un temple. Une meute de vélociraptors galope entre les pattes de ces colosses. De la vapeur d’eau s’élève au-dessus d’un lac où un diplodocus mastique un fagot de graminées. En arrière-plan, un volcan crache de la fumée et des ptérodactyles animent un ciel bleu égyptien, zébré de cumulus. Que vaut ce diorama et ses décalcomanies dans cette épreuve cognitive ? Pas grand-chose et l’on est désolé de découvrir encore ce genre d’illustration sur le bandeau des sites de grandes institutions scientifiques.  

Cependant, il faut être juste, toute créature humaine fermant les yeux, forte des connaissances qu’elle a engrangées au long de sa vie, est incapable de composer l’image convenable de son monde. Trop de points de vue, d’échelles s’y confrontent et glissent d’un pôle à l’autre, où chaque existence inerte ou animée réclame son angle. C’est proprement impossible. Sans compter que notre imagination est irrésistiblement portée par l’épopée, le grand angle. Même au travers d’une loupe, nous dramatisons des interactions biologiques sur un théâtre anthropocentré. Et puisque personne ne veut de cette vermine pour gâcher son paysage mental, personne ne s’exerce sérieusement à entendre le chant des mouches mineuses. Mais ici, nous sommes des athlètes de la perception et nous cherchons le langage où n’apparaît que l’organe. Nous sommes des amis de la mélodie et du mouvement. Alors continuons !
Il était une fois une mouche mineuse à la recherche d’une surface où pondre. Elle ciblait une feuille âgée, moins productive, en perçait l’épiderme avec son ovipositeur rigide pour enfouir un œuf dans cette plaie. Cette attaque avait pour avantages de stimuler les défenses de l’Asteracée et de l’assainir. La blessure favorisait aussi l’introduction de champignons propres à augmenter la croissance de la plante. Puis, de l’œuf, une larve sortait. L’asticot était maintenant prisonnier de la feuille, c’était son monde, dans le mésophylle. Il baignait dans ce substrat, protégé des intempéries et de la plupart des prédateurs. Il n’avait pas d’autre choix que de manger cet habitat pour survivre, au risque de le détruire et de compromettre sa croissance. Pour écarter ce risque, il augmentait le taux de cytokinines de son hôte et ce surdosage en retardait la sénescence. À l’automne, lorsque les végétaux venaient à faner, il n’était pas rare d’observer des zones vertes maintenues par des bataillons de mineuses. On parlait alors d’îlots verts. Il était une fois des îlots verts où des larves de diptères calligraphiaient des caractères à la surface de leurs écrins.
Cette signature était-elle confusément ancrée en elles et leurs trajets guidés par un programme ? Si le langage consiste bien à différer ses pulsions dévoratrices régressives et pulsionnelles pour dévorer des significations plutôt que de la matière, il faut peut-être imaginer ces créatures conjuguer la pulsion avec le signe. Envisageons une étude scientifique ambitieuse qui aurait pour objet de collecter et analyser tous les dessins produits par cette espèce : Chromatomyia syngenesiae. Nous savons que chaque mineuse est déterminée par la typologie de ses mines ; c’est même un moyen sûr de les identifier quand on les accorde avec l’identité de leur hébergeur. Mais j’en appelle à dépasser cette typologie grossière pour détecter les singularités dans chaque catégorie et ordonnancer finement les sous-ensembles formés par ces variations, afin de découvrir un groupe déterminé de graphes, une série capable de structurer un alphabet. Je rêve le texte d’un mouvement collectif où chaque lettre gravée par une mouche se développe concomitamment aux autres, inconscient d’un grand récit en cours : un énoncé organique, ses articulations, le langage d’une espèce, la poésie des Agromysidae ; un ballet où chaque individu ressent l’écho de son élan dans le mouvement de ses congénères. Il était une fois une larve de mouche qui traçait la première lettre d’un alphabet secret.
Il était une fois une larve de mouche qui minait son biotope. Au terme d’une dizaine de jours et de trois mues, son tracé s’interrompait dans l’empattement d’un puparium, son cocon, le cristallisoir de sa nymphose. À ce stade, certaines Agromyzidae sortaient de leur mine pour opérer cette mutation au sol, d’autres préféraient la surface de la feuille, d’autres encore laissaient juste affleurer une partie de leur pupe en dehors de la mine, mais notre Chromatomyia, casanière, exécutait toute sa métamorphose à l’intérieur de son couloir. Lorsqu’elle naissait, il lui fallait décalotter l’extrémité de son sarcophage, puis déchirer la peau de son territoire afin d’expérimenter les qualités d’un nouveau corps dans un nouveau monde. Et puisque le tracé de sa reptation larvaire avait produit la première lettre d’une littérature ; ses vols allaient miner l’espace en exaltant dans toutes les dimensions l’expression de ce caractère. Et le récit dansé recommencerait. Notre nouvelle mouche tourbillonnerait sa lettre avec ses sœurs et toutes les leurs au-dessus d’un bosquet, jusqu’à ce que leur progéniture consignent, par leurs gravures, la langue vivante de leur espèce ; un texte interprété et imprimé depuis 110 millions d’années.

Il était une fois la belle histoire des Agromyzidae. 

mardi 9 janvier 2024

Bébé pépé

Bébé pépé, 2023, Acrylique sur toile, 40x30, ©guillaume pinard

À plusieurs reprises, il m'est arrivé de prendre des poupées comme modèles pour donner vie à des personnages, il m'est aussi arrivé d'en faire ou d'écrire à ce sujet dans ce blog, mais c'est la première opération de représentation dont je souhaiterais éclairer les motivations dans ce post en m'appuyant sur ma dernière expérience en la matière.

Lorsque j'ai retrouvé la poupée qui a servi de modèle au tableau présenté ici, je n'ai pas eu le sentiment de remettre la main sur un vieux jouet chargé d'affects, de ces sentiments mélancoliques que peuvent susciter certains objets attachés à l'enfance. Cette poupée avait été achetée il y a quinze ans dans un Emmaüs comme un matériau en vue d'inspirer des réalisations personnelles et je l'avais oublié ; au point qu'en la sortant de son sac, j'ai eu le sentiment de la voir pour la toute première fois, comme si quelqu'un l'avait oublié dans mes affaires. Simultanément - et c'est surement le ressort principal de ma sidération devant elle - j'ai eu la très forte impression d'être le contemporain de cette représentation. Aussi ai-je eu immédiatement l'envie de la peindre comme un portrait.

Selon mon habitude, le tableau est de petit format, mais il reprend les codes d'un portrait classique, en pieds, d'empereur, de roi ou de chef d'état, de ces portraits qui affirment mieux l'autorité d'une fonction que l'identité d'une personne. Le jardin s'est imposé. Il est le lieu qui qualifie le mieux mon imaginaire du moment.

Mais ce Bébé pépé fait effraction dans mon travail à un moment où je me suis pourtant promis d'en raffiner les sujets. Bébé pépé pose en figure centrale et enfantine dans un jardin réduit à l'état de décor, quand je cherche pourtant chaque jour et dans un vrai jardin à faire disparaitre la présence humaine et l'unité paysagère. Bébé pépé s'impose dans une ambiance bucolique de seconde zone, alors que je voudrais témoigner de la multiplicité des mondes. Bébé pépé gâche tout, efface tout et me demande de le regarder.

Je me dis que Bébé pépé exagère, mais que je ne peux pas balayer l'émotion qu'il suscite en moi d'un revers de la main, que je dois l'écouter.

Qu'as-tu à me dire Bébé pépé ?

Retour sur le terrain. Le 10 juin 2022 à 18h40 je photographie dans mon jardin une fourmi Temnothorax nylanderi. C'est une toute petite espèce de fourmi. L'ouvrière mesure entre 2,5 et 3mm. Il faut un objectif macro pour obtenir ce niveau de détails. À de nombreuses reprises, il m'est arrivé de voir ma silhouette se refléter dans le thorax ou l'abdomen d'un arthropode, mais cette image est exemplaire de ce phénomène en raison de l'échelle à laquelle il s'est produit. Mon reflet s'est cristallisé à la surface d'une créature qui évolue dans une autre dimension. Indifférent à ma présence, l'hyménoptère transporta pourtant pendant quelques secondes mon image sur son corps. Depuis son microcosme, l'abdomen de cette bête m'aura observé.

©guillaume pinard

Mais cette supputation repose encore sur une ambiguïté, celle que je puisse en réalité regarder cette fourmi et par extension son biotope pour finalement m'y voir et projeter le mien. Pour que l'image soit plus équilibrée, il faudrait que la réversibilité des regards soit sans équivoque. Par ailleurs, l'insecte est centré dans son cadre, décorrélée de son espace, de ses congénères et la très courte profondeur de champ de l'objectif ne précise qu'une fine surface de sa réalité, abandonnant tout le reste au flou. Cette photographie, comme ma peinture semble opérer la définition d'un corps par soustraction, séparation, obligeant sa dénomination dans la foulée : Temnothorax nylanderi. Pour l'entomologiste amateur, la tentation est grande de prendre cette issue comme solde de tout compte, de se satisfaire de pouvoir correctement ranger cette espèce dans un tiroir, mais ce nom, comme ce rangement ne disent rien de la créature, sinon qu'un naturaliste allemand : Johann Georg Adam Förster l'a décrite et nommée en 1850.

Bébé pépé quant à lui, tout en semblant typique, ne caractérise rien, ni personne. Il oppose son apparence et son patronyme comme une énigme, une boule à facettes sur laquelle l'analyse se diffracte, il livre une identité joueuse de pure spécultation. C'est le ressort auquel je veux en venir : pour désarmer la représentation de ses pulsions morbides, il faut fuir la neutralité et tricoter une forme chargée d'un "déjà vu", de caractères venus de loin, mais dont on ne parvient pas à éclaircir l'identité ni la promesse, dessiner des traits qui ne fassent pas autorité, qui permettent l'échappée. 

Et peut-être la poupée possède-t-elle la consistance la plus adéquate pour magnétiser cette ambiguïté, embrasser cette temporalité contrariée. J'ajoute que l'étymologie du mot poupée est partagée avec celle du mot pupe, cette chrysalide dans laquelle les larves de diptères, les asticots se métamorphosent en mouches. Ainsi la poupée est-elle à l'humain, ce que la pupe est à la mouche, le lieu générique de ses métamorphoses, son creuset.

©guillaume pinard

J'en conclus que Bébé pépé n'est pas un personnage en quête d'auteur.ice, mais une créature condamnée au devenir qu'aucun esprit ne peut raisonner. Il est un caractère qui vaut pour plusieurs vies possibles sans en fixer aucune. Il contient une humanité en substance comme en puissance sans jamais dévoiler un portrait. À ce titre, il n'offre pas d'accroche pour les médailles. Comme chez Polichinelle, son masque caricatural défi la glose, la morgue de l'autorité, mais qu'on lui retire son masque et l'on ne trouvera aucun visage pour témoigner. Bébé pépé est une coque vide.

Voici donc ce que Bébé pépé cherche à me dire :

Bébé pépé - Tu es dans ton jardin comme une poupée au milieu des poupées, dans un théâtre où chaque protagoniste force l'identité pour mieux la détourner, au profit du jeu, de la joie, du désir d'être.

Moi - C'est bien joli tout ça, mais c'est un peu abstrait. 

Bébé pépé - C'est normal, puisque rien n'est encore dialogué.

L'effet Sepedon

Kristina , 2017
acrylique sur toile
, 24 x 19 cm ©guillaume pinard   Lorsqu'on envisage la conception d'un jardin à partir du seul d...